LesfillesdesalemFin du 17ème siècle, Abigail Hobbs a quatorze ans et vit avec ses parents à Salem Village. Elle aime beaucoup se promener dans la nature, traverser la forêt pour aller chercher de l’eau à la rivière et c’est à cette occasion qu’elle rencontre un jeune Indien au visage entièrement peint en noir. Chacun observe l’autre et aucune peur ne ressort de cette rencontre. Par contre, un jeune homme du village, Peter, n’est pas insensible aux charmes d’Abigail, qui a du mal à comprendre son attitude, et lui offre une statuette d’âne en bois. Pour la mère de la jeune fille, cela marque son entrée dans l’âge adulte : plus question qu’elle sorte comme elle le faisait. Abigail doit toujours regarder le sol, se faire oublier des hommes aux regards intéressés. Mais avec son amie Betty Parrish, la fille du pasteur du village, elles continuent secrètement leurs sorties en forêt et font plus ample connaissance du  jeune homme indien. Mais pour le pasteur très pieux, Satan rôde partout et il trouve ses paroissiens trop enclins au péché. De là, il n’y a qu’un pas pour imaginer que certaines des habitantes pratiquent la sorcellerie …

Dans ce roman graphique, on retrouve les personnes impliquées dans le procès des sorcières de Salem qui a eu lieu fin 1692-début 1693. Bien sûr, il y a aussi d’autres personnages imaginés pour étoffer l’histoire, comme le jeune Indien mais la concurrence entre Salem Village et Salem Town, Abigail, Betty, le révérend Parrish, Sarah Good et d’autres ont bien été réels. Par contre, le récit raconté ici n’a vraiment qu’un très lointain rapport avec la réalité historique. Du coup, je me demande pourquoi écrire cette histoire en référence à Salem si c’est pour en faire une chose totalement différente ? C’est sûr que ça peut attirer des lecteurs mais si certains ne connaissent pas cet événement, ils pourraient penser que ce l’auteur raconte là est la vérité romancée. Le même récit aurait très bien pu prendre place dans une autre ville, plus ou moins à la même époque, avec des personnages nommés différemment sans que cela n’enlève rien à l’intérêt de cette lecture (sauf l’effet « accrocheur » en référence à Salem). Bon, ceci étant dit, j’ai quand même beaucoup aimé car l’histoire parle de sujets passionnants : la condition des femmes à cette époque, l’omniprésence de la religion et sa puissance (ici puissance de nuisance exclusivement !), le besoin de puissance et de domination des hommes (et j’entends par là des personnes de sexe masculin … pas de l’homme en tant qu’être humain), la manipulation des foules, la difficulté de reconnaître ses propres erreurs, l’intolérance envers tout être différent. Abigail est une jeune fille heureuse et gaie, ouverte d’esprit mais qui va être prise dans l’engrenage d’une manipulation menée par un pasteur fou de Dieu, qui ne supporte pas le bonheur (surtout des autres). Le graphisme peut paraître parfois étrange, particulièrement la première fois qu’on feuillette l’album, avec des personnages tout en longueur, mais je lui ai trouvé un style original, qui m’a de plus en plus charmée au fil des pages, avec de beaux décors de nature, la représentation réaliste d’un village de cette époque, et des personnages bien campés qui peuvent être très attachants, comme Abigail et ses grands yeux, ou vraiment effrayants, comme le révérend grand et maigre au regard de fou dangereux. Les couleurs aussi contribuent à l’ambiance : elles peuvent être fraiches et lumineuses quand tout va bien, aux moments des balades en forêt, ou sombres et grises quand la chape de plomb et la peur s’abattent sur le village, avec en plus, une météo qui n’aide en rien. Alors, si j’ai été déçue de ne pas retrouver du tout l’histoire du procès des sorcières de Salem (contrairement à ce que le titre laissait à penser), j’ai énormément apprécié cette lecture, que ce soit au niveau visuel qu’au niveau de la façon d’aborder des sujets puissants qui restent toujours d’actualité.