Rencontre avec Virginie Ollagnier
Samedi dernier, le 14 juin 2008, à 14h15, avait lieu à ma médiathèque une nouvelle rencontre, la dernière de la saison, avec un des auteurs
sélectionnés dans le cadre du prix Inter Comités d'entreprise CEZAM 2008. Cette fois, il s'agissait de Virginie Ollagnier avec son livre "Toutes ces vies qu'on abandonne" (voir mon billet ici).
De nombreuses personnes, en majorité des femmes, avaient fait le déplacement car il semble que ce livre a eu beaucoup de succès parmi les usagers de la médiathèque et la rencontre avait lieu dans la salle de lecture habituelle. J'ai trouvé que les auditeurs et auditrices étaient particulièrement nombreux cette fois-ci !
Elodie Pajot, travaillant chez Liana Levi qui a édité ce roman, était aussi présente pour participer à la rencontre.
On a commencé par une présentation rapide de l'auteure, née à Lyon et formatrice en communication écrite. Elle est aussi photographe pour le festival de cinéma de la ville de Bron et en plus de son roman, elle est co-scénariste de la bande dessinée en 3 tomes qui a pour titre "Kia Ora" (publiée chez Vents d'Ouest).
Le livre, publié en 2007, est le premier roman de Virginie Ollagnier. L'histoire se déroule à Annecy en 1918. La première guerre mondiale vient de se terminer et les soldats rentrent du front. Claire, une jeune novice, est là pour les accueillir et les soigner mais aussi pour aider aux retrouvailles avec les familles. Arrive alors un homme blessé, catatonique, qui ne parle plus et dont personne ne sait rien. Le professeur Tournier, qui chapeaute Claire, lui confie ce patient, pas comme les autres pour essayer de la faire sortir de son mutisme et découvrir son identité.
Ce roman a eu un parcours un peu particulier, qui nous a été raconté par Elodie Pajot. Le manuscrit avait trouvé preneur chez une grosse maison d'édition avant même d'avoir été terminé mais l'affaire avait tourné court quand l'éditeur avait été racheté. Virginie Ollagnier avait alors laissé tombé la possibilité d'être publiée. Mais le manuscrit arrive alors par la poste aux éditions Liana Levi et a franchi la barrière de la première lecture pour parvenir jusqu'à la directrice de la maison qui l'a lu à son tour et l'a beaucoup apprécié. Hors, il faut dire que très peu de manuscrits arrivant par la poste finissent par être publiés (chez cet éditeur, cela représente un manuscrit par an !). Liana Levi contacte alors Virginie Ollagnier qui ne savait pas que son roman avait été envoyé ! C'est le compagnon de l'auteure qui avait expédié le manuscrit sans le lui dire et il a vraiment bien fait car voilà le livre en lice pour un prix ! Qui plus est, les éditions Liana Levi publie peu de littérature française (ils sont plutôt spécialisés en littérature étrangère) alors ils sont d'autant plus tatillons quand il est question de choisir un roman français.
Les questions ont ensuite fusé avec une première interrogation : d'où vous est venue l'idée du roman ? A l'origine, l'histoire devait se passer en 1968 au Vietman, pendant et à l'issue de l'offensive du Têt car c'est une guerre qui a beaucoup marqué l'auteure. Elle était très jeune et les photos qu'elle a pu voir à l'époque dans les journaux sont restées dans sa mémoire. Mais Virginie Ollagnier voulait aussi parler du corps des hommes pendant la guerre, à ce qui arrive à ces corps pendant ces moments terribles et aussi ce qui arrive dans les esprits. Pour cela, elle se plonge dans la thèse de médecine d'Anne-Cécile Lestrade que cette jeune femme a rédigé au sujet de Paul Voivenel, médecin sur le front pendant la Grande Guerre. Celui-ci doit se débrouiller par lui-même car les protocoles cliniques n'existaient pas encore et qu'on ne sait pas encore comment gérer les traumatismes des soldats, traumatismes physiques mais aussi psychologiques. La guerre du Vietnam devenait alors inutilisable car les progrès en médecine ne laissaient plus la place aux essais et aux tâtonnements. Le fait d'écrire un livre sur la guerre de 14-18 faisait un peu peur à l'auteure car il y a déjà eu de nombreux romans sur cette période et elle ne voulait pas que les gens se disent "Encore un livre sur la première guerre mondiale !"
Le personnage masculin principal, Pierre, le soldat catatonique, s'est imposé dès le départ. Il fallait que ce soit un homme blessé, traumatisé par la guerre car cela allait permettre à l'auteure de développer les différentes façons de réagir des hommes confrontés à cet évènement terrible. De plus, tous les personnages secondaires sont eux aussi encore hébétés après le traumatisme de la guerre. Pour contrebalancer cette noirceur, il fallait aussi un personnage féminin, Claire, qui apporte de la lumière et un peu de gaité en cette fin de guerre et à qui l'auteure pouvait plus facilement s'identifier. Virginie Ollagnier a alors choisi une relation miroir entre Pierre et Claire basée sur le désir plutôt que sur l'amour car ils ne se connaissent pas et la catatonie de Pierre ne favorise pas la découverte l'un de l'autre mais cela leur permet au contraire de faire une introspection lors des traitements où ils sont en contact physique mais prisonniers de leur propre tête.
L'histoire de Pierre comporte beaucoup de blancs qui permettent aux lecteurs d'imaginer ce qui a pu se passer. A l'origine, l'auteure avait développé plus en détail cette histoire mais l'éditeur lui a conseillé de laisser des zones d'ombre. Elle a donc supprimé des passages mais la particularité majeure dans la narration du personnage est l'absence de chronologie : on découvre des morceaux de Pierre, qui est un homme brisé, à chaque fois que Claire et ses méthodes arrivent à l'interpeler dans son enfermement. Il semble qu'à chaque partie du corps de Pierre sur laquelle Claire intervient, on a accès à un nouveau souvenir de Pierre, mais sans ordre chronologique particulier : c'est la mémoire de l'homme qui travaille de manière hasardeuse et sélective. En contraste, le personnage de Claire suit une chronologie sur un mois, le temps du traitement du soldat.
La période de la guerre est une période charnière pour les femmes : elles commencent à s'émanciper grâce au travail qu'elles doivent fournir en l'absence des hommes partis se battre. Le couvent représente l'ancien monde mais Claire, malgré son appartenance à ce couvent, représente la femme nouvelle : elle est active, moderne et réfléchit à ce qu'elle veut faire de sa vie.
Les personnages secondaires sont assez nombreux. Le roman se déroulant en milieu fermé (le couvent et l'hôpital), ils étaient nécessaires pour ouvrir l'histoire et donner un rythme à l'ensemble. L'auteure a beaucoup aimé écrire ces personnages variés et forts. Le professeur Tournier, le chef de Claire, a une relation très forte avec la jeune fille car il a perdu sa propre fille au début de la guerre et qu'il s'est installé un lien presque parent-enfant entre eux. Cela leur permet de s'aider l'un l'autre et Virginie Ollagnier a énormément apprécié la description de cette relation. Il y a aussi l'ambulancier blessé pendant la guerre, le jeune médecin planqué et protégé par la mort de son frère mais qui doit renouer une relation avec ses parents, les parents qui perdent leur fils (cela a été un moment très difficile à écrire pour l'auteure qui en était très touchée), le soldat qui rentre de la guerre sans aucune blessure mais qui reste tellement marqué psychiquement qu'il n'arrive pas à en parler. On retrouve donc dans les personnages annexes tous les cas de traumatismes qu'une guerre peut entraîner et qui peuvent toucher aussi bien les militaires que les civils.
La naissance de la psychiatrie clinique et de la chirurgie réparatrice permet de montrer comment on a essayé au départ de réparer physiquement et moralement les hommes en retour de la guerre. Les techniques décrites dans le roman (comme les massages) existent toujours dans le traitement de certaines maladies psychiques (comme la maladie d'Alzheimer) ou physiques (comme les comas). Un des participants de la rencontre, psychiatre de son métier, a d'ailleurs trouvé l'ensemble très juste mais néanmoins très féminin (avec beaucoup de contacts physiques dans le traitement utilisé). Anne-Cécile Lestrade, dont la thèse de médecine a servi de base au roman, a lu le manuscrit pour corriger les éventuelles erreurs, ce qui le rend d'autant plus précis et ancré dans la réalité.
La fin du livre a du être retravaillée à la demande de l'éditeur qui trouvait que le lecteur était trop laissé dans l'attente, sans réponses à ses questions. Mais Virgine Ollagnier tenait à une fin ouverte laissant le choix au lecteur.
L'auteure était très attachée au titre de son roman car il fonctionne sur un double niveau. La raison "officielle" est un lien avec les titres du style "Autant en emporte le vent", cela fait penser à toutes les personnes qui ont disparu pendant la guerre. La raison "officieuse" a beaucoup plus de lien avec l'auteure. Elle n'avait pas un parcours professionnel l'amenant à l'écriture mais elle avait le sujet de ce livre en tête et poussée par son mari, elle s'est lancée dans cette rédaction sans penser être publiée un jour. Quand le livre a été terminé, Virginie Ollagnier a alors réalisé qu'elle avait fait des choix dans sa vie et qu'elle avait donc abandonné des possibilités de vie pour d'autres, d'où le côté personnel du titre ! L'éditeur le trouvait un peu long et n'aimait pas trop la notion d'abandon qu'il véhiculait mais Virginie s'est accrochée à son titre, qui a l'air de plaire beaucoup au final.
L'écriture du roman a un style très 19ème siècle, qui peut parfois sembler lent et lourd, mais qui est là pour mieux entraîner le lecteur dans l'époque. L'auteure s'est inspiré des écrits de Lamartine pour trouver la voix de Claire et des poèmes sensuels de Baudelaire pour définir Pierre. Le temps mis pour l'écrire a été assez long si on considère l'ensemble : entre la première pensée, le premier germe de l'histoire et la fin de l'écriture, il a fallu compter environ 4 ans. Mais la recherche, la documentation et la réflexion représentent la majeure partie de ce temps et la partie écriture proprement dite n'a représenté qu'une petite année. L'auteure travaille maintenant en atelier, où d'autres auteurs (surtout des auteurs de BD) se retrouvent aussi, car cela lui permet une meilleure concentration et moins de distractions !
Virginie Ollagnier est aussi la co-scénariste avec son mari de la bande dessinée en 3 parties "Kia Ora", dont 2 tomes sont déjà parus. L'histoire parle d'une famille de Maoris qui quitte son pays natal pour aller faire des spectacles de danse en Europe au début du 20ème siècle (à l'époque où il était malheureusement courant de voir des êtres humains venus d'ailleurs exposés comme des bêtes sauvages !). Le premier volume raconte l'arrivée de l'européen qui vient en Nouvelle-Zélande pour proposer ce voyage et choisir les personnes qui en feront partie. C'est lui qui est alors l'étranger. Le deuxième volume décrit l'arrivée des Maoris en Europe et leurs parcours, en montrant que ce sont eux qui deviennent alors les étrangers mais qu'il est quand même possible de s'intégrer. Le troisième tome, qui sort en septembre 2009 verra les contrats des familles Maoris rachetés par Barnum et le découverte d'un nouveau monde pour ces êtres qui ne connaissent pas encore l'Amérique. Le langage utilisé est là aussi celui de l'époque à laquelle se passe l'histoire, avec les mots blessants utilisés pour décrire les étrangers mais qui avaient cours à cette période. L'auteure n'a pas voulu "censurer" cette partie car c'était ainsi que cela se passait et qu'il est logique de le montrer pour ne pas retomber dans ces travers. L'idée de cette BD leur est venue grâce à un ami qui venait de lire un livre sur les zoos humains et plus particulièrement sur Coney Island, avec une partie de l'île colonisée par les riches, une autre partie abritant des pauvres et au centre l'immense parc d'attraction et le cirque Barnum. Ce découpage en strates, avec une partie "exposition au public de certaines personnes" était typique de l'époque et a lancé une discussion sur l'organisation de la société au 19ème siècle et au début du 20ème et sur la perception de la différence et du racisme. La série est donc rédigée de telle façon que leur fille de 7 ans puisse la lire et la comprendre, voyant ainsi comment les différences entre les êtres sont perçues.
Le deuxième roman de Virginie Ollagnier, qui a pour titre "L'incertain", va paraître le 25 août 2008 chez le même éditeur Liana Levi. Elle en a un peu parlé mais cela est beaucoup plus difficile que de parler de son premier livre car elle n'a pas, pour l'instant, le recul nécessaire ni les réactions des lecteurs pour la guider. Là aussi, il n'y aura pas vraiment un ordre chronologique car elle se sent incapable d'écrire de cette façon et la guerre et ses conséquences y seront aussi très présentes. Le personnage principal est un homme d'une soixantaine d'années, qui vit habituellement aux Etats-Unis et qui se retrouve à Paris en mai 1968 (cette période ne sert que de fond et n'est pas un élément principal de l'histoire) pour un problème dans un appartement qu'il possède dans la capitale. Il apprend alors le décès de sa première maîtresse, plus âgée que lui, avec qui il a vécu dans les années 1930. Il décide d'aller à son enterrement et rencontre alors la petite fille de cette femme qui a été très importante pour lui. La jeune fille veut qu'il lui raconte sa grand-mère qu'elle a mal connu mais l'homme s'y refuse et commence à raconter sa propre vie, du siège de Sébastopol dans les années 1920, aux Etats-Unis dans les années 1930, à nos jours. Il y a bien sûr de nombreux personnages secondaires pour faire avancer le récit et l'auteure a eu du mal à se séparer d'eux à la fin de la rédaction. Le héros est un homme pourtant très égoïste mais en même temps fascinant et devrait à la fois attirer et énerver les lecteurs !
Dans les projets futurs, il y aura aussi une autre bande dessinée qui doit paraître en 2009, avec Guillaume Martinez au dessin. Et peut-être un troisième roman dans quelques années car pour l'instant, ce n'est que l'ombre d'une idée ! Et il y aura vraisemblablement des résonances de la guerre à nouveau :)
Cette rencontre fut très intéressante et nous a permis de découvrir une jeune auteure passionnée, très communicative et aux talents très variés vu qu'elle oeuvre aussi bien dans le roman que dans la bande dessinée. Cela s'est bien sûr terminé avec l'habituelle séance de dédicaces.