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21 juin 2008

Rencontre avec Virginie Ollagnier

ToutessesviesquonabandonneSamedi dernier, le 14 juin 2008, à 14h15, avait lieu à ma médiathèque une nouvelle rencontre, la dernière de la saison, avec un des auteurs sélectionnés dans le cadre du prix Inter Comités d'entreprise CEZAM 2008. Cette fois, il s'agissait de Virginie Ollagnier avec son livre "Toutes ces vies qu'on abandonne" (voir mon billet ici).

De nombreuses personnes, en majorité des femmes, avaient fait le déplacement car il semble que ce livre a eu beaucoup de succès parmi les usagers de la médiathèque et la rencontre avait lieu dans la salle de lecture habituelle. J'ai trouvé que les auditeurs et auditrices étaient particulièrement nombreux cette fois-ci !

Elodie Pajot, travaillant chez Liana Levi qui a édité ce roman, était aussi présente pour participer à la rencontre.

On a commencé par une présentation rapide de l'auteure, née à Lyon et formatrice en communication écrite. Elle est aussi photographe pour le festival de cinéma de la ville  de Bron et en plus de son roman, elle est co-scénariste de la bande dessinée en 3 tomes qui a pour titre "Kia Ora" (publiée chez Vents d'Ouest).

Le livre, publié en 2007, est le premier roman de Virginie Ollagnier. L'histoire se déroule à Annecy en 1918. La première guerre mondiale vient de se terminer et les soldats rentrent du front. Claire, une jeune novice, est là pour les accueillir et les soigner mais aussi pour aider aux retrouvailles avec les familles. Arrive alors un homme blessé, catatonique, qui ne parle plus et dont personne ne sait rien. Le professeur Tournier, qui chapeaute Claire, lui confie ce patient, pas comme les autres pour essayer de la faire sortir de son mutisme et découvrir son identité.

Conf_renceVirginieOllagnier3Ce roman a eu un parcours un peu particulier, qui nous a été raconté par Elodie Pajot. Le manuscrit avait trouvé preneur chez une grosse maison d'édition avant même d'avoir été terminé mais l'affaire avait tourné court quand l'éditeur avait été racheté. Virginie Ollagnier avait alors laissé tombé la possibilité d'être publiée. Mais le manuscrit arrive alors par la poste aux éditions Liana Levi et a franchi la barrière de la première lecture pour parvenir jusqu'à la directrice de la maison qui l'a lu à son tour et l'a beaucoup apprécié. Hors, il faut dire que très peu de manuscrits arrivant par la poste finissent par être publiés (chez cet éditeur, cela représente un manuscrit par an !). Liana Levi contacte alors Virginie Ollagnier qui ne savait pas que son roman avait été envoyé ! C'est le compagnon de l'auteure qui avait expédié le manuscrit sans le lui dire et il a vraiment bien fait car voilà le livre en lice pour un prix ! Qui plus est, les éditions Liana Levi publie peu de littérature française (ils sont plutôt spécialisés en littérature étrangère) alors ils sont d'autant plus tatillons quand il est question de choisir un roman français.

Les questions ont ensuite fusé avec une première interrogation : d'où vous est venue l'idée du roman ? A l'origine, l'histoire devait se passer en 1968 au Vietman, pendant et à l'issue de l'offensive du Têt car c'est une guerre qui a beaucoup marqué l'auteure. Elle était très jeune et les photos qu'elle a pu voir à l'époque dans les journaux sont restées dans sa mémoire. Mais Virginie Ollagnier voulait aussi parler du corps des hommes pendant la guerre, à ce qui arrive à ces corps pendant ces moments terribles et aussi ce qui arrive dans les esprits. Pour cela, elle se plonge dans la thèse de médecine d'Anne-Cécile Lestrade que cette jeune femme a rédigé au sujet de Paul Voivenel, médecin sur le front pendant la Grande Guerre. Celui-ci doit se débrouiller par lui-même car les protocoles cliniques n'existaient pas encore et qu'on ne sait pas encore comment gérer les traumatismes des soldats, traumatismes physiques mais aussi psychologiques. La guerre du Vietnam devenait alors inutilisable car les progrès en médecine ne laissaient plus la place aux essais et aux tâtonnements. Le fait d'écrire un livre sur la guerre de 14-18 faisait un peu peur à l'auteure car il y a déjà eu de nombreux romans sur cette période et elle ne voulait pas que les gens se disent "Encore un livre sur la première guerre mondiale !"

Le personnage masculin principal, Pierre, le soldat catatonique, s'est imposé dès le départ. Il fallait que ce soit un homme blessé, traumatisé par la guerre car cela allait permettre à l'auteure de développer les différentes façons de réagir des hommes confrontés à cet évènement terrible.  De plus, tous les personnages secondaires sont eux aussi encore hébétés après le traumatisme de la guerre. Pour contrebalancer cette noirceur, il fallait aussi un personnage féminin, Claire, qui apporte de la lumière et un peu de gaité en cette fin de guerre et à qui l'auteure pouvait plus facilement s'identifier. Virginie Ollagnier a alors choisi une relation miroir entre Pierre et Claire basée sur le désir plutôt que sur l'amour car ils ne se connaissent pas et la catatonie de Pierre ne favorise pas la découverte l'un de l'autre mais cela leur permet au contraire de faire une introspection lors des traitements où ils sont en contact physique mais prisonniers de leur propre tête.

L'histoire de Pierre comporte beaucoup de blancs qui permettent aux lecteurs d'imaginer ce qui a pu se passer. A l'origine, l'auteure avait développé plus en détail cette histoire mais l'éditeur lui a conseillé de laisser des zones d'ombre. Elle a donc supprimé des passages mais la particularité majeure dans la narration du personnage est l'absence de chronologie : on découvre des morceaux de Pierre, qui est un homme brisé, à chaque fois que Claire et ses méthodes arrivent à l'interpeler dans son enfermement. Il semble qu'à chaque partie du corps de Pierre sur laquelle Claire intervient, on a accès à un nouveau souvenir de Pierre, mais sans ordre chronologique particulier : c'est la mémoire de l'homme qui travaille de manière hasardeuse et sélective. En contraste, le personnage de Claire suit une chronologie sur un mois, le temps du traitement du soldat.

Conf_renceVirginieOllagnier1La période de la guerre est une période charnière pour les femmes : elles commencent à s'émanciper grâce au travail qu'elles doivent fournir en l'absence des hommes partis se battre. Le couvent représente l'ancien monde mais Claire, malgré son appartenance à ce couvent, représente la femme nouvelle : elle est active, moderne et réfléchit à ce qu'elle veut faire de sa vie.

Les personnages secondaires sont assez nombreux. Le roman se déroulant en milieu fermé (le couvent et l'hôpital), ils étaient nécessaires pour ouvrir l'histoire et donner un rythme à l'ensemble. L'auteure a beaucoup aimé écrire ces personnages variés et forts. Le professeur Tournier, le chef de Claire, a une relation très forte avec la jeune fille car il a perdu sa propre fille au début de la guerre et qu'il s'est installé un lien presque parent-enfant entre eux. Cela leur permet de s'aider l'un l'autre et Virginie Ollagnier a énormément apprécié la description de cette relation. Il y a aussi l'ambulancier blessé pendant la guerre, le jeune médecin planqué et protégé par la mort de son frère mais qui doit renouer une relation avec ses parents, les parents qui perdent leur fils (cela a été un moment très difficile à écrire pour l'auteure qui en était très touchée), le soldat qui rentre de la guerre sans aucune blessure mais qui reste tellement marqué psychiquement qu'il n'arrive pas à en parler. On retrouve donc dans les personnages annexes tous les cas de traumatismes qu'une guerre peut entraîner et qui peuvent toucher aussi bien les militaires que les civils.

La naissance de la psychiatrie clinique et de la chirurgie réparatrice permet de montrer comment on a essayé au départ de réparer physiquement et moralement les hommes en retour de la guerre. Les techniques décrites dans le roman (comme les massages) existent toujours dans le traitement de certaines maladies psychiques (comme la maladie d'Alzheimer) ou physiques (comme les comas). Un des participants de la rencontre, psychiatre de son métier, a d'ailleurs trouvé l'ensemble très juste mais néanmoins très féminin (avec beaucoup de contacts physiques dans le traitement utilisé). Anne-Cécile Lestrade, dont la thèse de médecine a servi de base au roman, a lu le manuscrit pour corriger les éventuelles erreurs, ce qui le rend d'autant plus précis et ancré dans la réalité.

La fin du livre a du être retravaillée à la demande de l'éditeur qui trouvait que le lecteur était trop laissé dans l'attente, sans réponses à ses questions. Mais Virgine Ollagnier tenait à une fin ouverte laissant le choix au lecteur.

Conf_renceVirginieOllagnier2L'auteure était très attachée au titre de son roman car il fonctionne sur un double niveau. La raison "officielle" est un lien avec les titres du style "Autant en emporte le vent", cela fait penser à toutes les personnes qui ont disparu pendant la guerre. La raison "officieuse" a beaucoup plus de lien avec l'auteure. Elle n'avait pas un parcours professionnel l'amenant à l'écriture mais elle avait le sujet de ce livre en tête et poussée par son mari, elle s'est lancée dans cette rédaction sans penser être publiée un jour. Quand le livre a été terminé, Virginie Ollagnier a alors réalisé qu'elle avait fait des choix dans sa vie et qu'elle avait donc abandonné des possibilités de vie pour d'autres, d'où le côté personnel du titre ! L'éditeur le trouvait un peu long et n'aimait pas trop la notion d'abandon qu'il véhiculait mais Virginie s'est accrochée à son titre, qui a l'air de plaire beaucoup au final.

L'écriture du roman a un style très 19ème siècle, qui peut parfois sembler lent et lourd, mais qui est là pour mieux entraîner le lecteur dans l'époque. L'auteure s'est inspiré des écrits de Lamartine pour trouver la voix de Claire et des poèmes sensuels de Baudelaire pour définir Pierre. Le temps mis pour l'écrire a été assez long si on considère l'ensemble : entre la première pensée, le premier germe de l'histoire et la fin de l'écriture, il a fallu compter environ 4 ans. Mais la recherche, la documentation et la réflexion représentent la majeure partie de ce temps et la partie écriture proprement dite n'a représenté qu'une petite année. L'auteure travaille maintenant en atelier, où d'autres auteurs (surtout des auteurs de BD) se retrouvent aussi, car cela lui permet une meilleure concentration et moins de distractions !

Virginie Ollagnier est aussi la co-scénariste avec son mari de la bande dessinée en 3 parties "Kia Ora", dont 2 tomes sont déjà parus. L'histoire parle d'une famille de Maoris qui quitte son pays natal pour aller faire des spectacles de danse en Europe au début du 20ème siècle (à l'époque où il était malheureusement courant de voir des êtres humains venus d'ailleurs exposés comme des bêtes sauvages !). Le premier volume raconte l'arrivée de l'européen qui vient en Nouvelle-Zélande pour proposer ce voyage et choisir les personnes qui en feront partie. C'est lui qui est alors l'étranger. Le deuxième volume décrit l'arrivée des Maoris en Europe et leurs parcours, en montrant que ce sont eux qui deviennent alors les étrangers mais qu'il est quand même possible de s'intégrer. Le troisième tome, qui sort en septembre 2009 verra les contrats des familles Maoris rachetés par Barnum et le découverte d'un nouveau monde pour ces êtres qui ne connaissent pas encore l'Amérique. Le langage utilisé est là aussi celui de l'époque à laquelle se passe l'histoire, avec les mots blessants utilisés pour décrire les étrangers mais qui avaient cours à cette période. L'auteure n'a pas voulu "censurer" cette partie car c'était ainsi que cela se passait et qu'il est logique de le montrer pour ne pas retomber dans ces travers. L'idée de cette BD leur est venue grâce à un ami qui venait de lire un livre sur les zoos humains et plus particulièrement sur Coney Island, avec une partie de l'île colonisée par les riches, une autre partie abritant des pauvres et au centre l'immense parc d'attraction et le cirque Barnum. Ce découpage en strates, avec une partie "exposition au public de certaines personnes" était typique de l'époque et a lancé une discussion sur l'organisation de la société au 19ème siècle et au début du 20ème et sur la perception de la différence et du racisme. La série est donc rédigée de telle façon que leur fille de 7 ans puisse la lire et la comprendre, voyant ainsi comment les différences entre les êtres sont perçues.

Le deuxième roman de Virginie Ollagnier, qui a pour titre "L'incertain", va paraître le 25 août 2008 chez le même éditeur Liana Levi. Elle en a un peu parlé mais cela est beaucoup plus difficile que de parler de son premier livre car elle n'a pas, pour l'instant, le recul nécessaire ni les réactions des lecteurs pour la guider. Là aussi, il n'y aura pas vraiment un ordre chronologique car elle se sent incapable d'écrire de cette façon et la guerre et ses conséquences y seront aussi très présentes. Le personnage principal est un homme d'une soixantaine d'années, qui vit habituellement aux Etats-Unis et qui se retrouve à Paris en mai 1968 (cette période ne sert que de fond et n'est pas un élément principal de l'histoire) pour un problème dans un appartement qu'il possède dans la capitale. Il apprend alors le décès de sa première maîtresse, plus âgée que lui, avec qui il a vécu dans les années 1930. Il décide d'aller à son enterrement et rencontre alors la petite fille de cette femme qui a été très importante pour lui. La jeune fille veut qu'il lui raconte sa grand-mère qu'elle a mal connu mais l'homme s'y refuse et commence à raconter sa propre vie, du siège de Sébastopol dans les années 1920, aux Etats-Unis dans les années 1930, à nos jours. Il y a bien sûr de nombreux personnages secondaires pour faire avancer le récit et l'auteure a eu du mal à se séparer d'eux à la fin de la rédaction. Le héros est un homme pourtant très égoïste mais en même temps fascinant et devrait à la fois attirer et énerver les lecteurs !

Dans les projets futurs, il y aura aussi une autre bande dessinée qui doit paraître en 2009, avec Guillaume Martinez au dessin. Et peut-être un troisième roman dans quelques années car pour l'instant, ce n'est que l'ombre d'une idée ! Et il y aura vraisemblablement des résonances de la guerre à nouveau :)

Conf_renceVirginieOllagnier4Cette rencontre fut très intéressante et nous a permis de découvrir une jeune auteure passionnée, très communicative et aux talents très variés vu qu'elle oeuvre aussi bien dans le roman que dans la bande dessinée. Cela s'est bien sûr terminé avec l'habituelle séance de dédicaces.


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06 juin 2008

Rencontre avec Pierre Bordage

PorteursdamesMercredi 21 mai à 15h, je suis allée à une nouvelle rencontre d'auteur dans le cadre du prix Inter-Comités d'Entreprises CEZAM 2008 (il était temps que je rédige ce billet, vous ne trouvez pas ?). Cette rencontre avait lieu, cette fois, dans une des bibliothèques de quartier de ma médiathèque habituelle. L'auteur invité était Pierre Bordage pour son livre "Porteurs d'âmes" que j'ai lu et adoré (voir mon billet ici).

Comme l'auteur est relativement connu, il y avait un bon nombre de personnes et j'ai remarqué aussi, que pour une fois, les hommes étaient bien représentés ! Cela s'explique par le style de l'auteur et les thèmes traités qui attirent en général la gent masculine :)

Pour commencer la rencontre, la présentation de l'auteur était de rigueur ! Il est donc né en Vendée en 1955 et après des études en faculté de lettres modernes à Nantes, il a suivi un atelier d'écriture qui lui a fait découvrir Ray Bradbury et ses "Chroniques martiennes", qui fut une véritable révélation.

ConferencePierreBordage1Après divers boulots, il s'installe dans le Gers et en 1985, il se lance dans l'écriture avec "Les guerriers du silence", qu'il propose sans succès à différents éditeurs. Mais il ne se décourage pas (heureusement !) et en 1992, la série "Rohel le conquérant" sera publiée, faisant enfin connaître l'auteur dans le monde de la littérature. Fort de son succès, le livre "Les guerriers du silence", qui avait été refusé partout, est publié en 1993 et trouve son public sans aucun problème. Depuis, Pierre Bordage est devenu écrivain à temps complet. On n'a d'ailleurs pas de mal à le comprendre quand on voit son palmarès : 37 romans publiés, une quarantaine de nouvelles à son actif, gagnant de nombreux prix littéraires (comme Le Grand Prix de l'Imaginaire et Le prix Cosmos entre autres), il est aussi l'auteur de plusieurs scénarios et officie depuis 2001 comme président du Festival de Science-Fiction de Nantes "Utopia". Il vit actuellement en Loire-Atlantique avec sa famille.

La présentation du roman a alors suivi mais sans révéler d'éléments essentiels car il ne faut pas oublier que le suspense est un élément essentiel du livre et que certaines personnes présentes ne l'avaient pas encore lu (et cela n'est pas toujours facile de parler d'un livre en étant obligé de se contenir !).

L'histoire tourne autour de trois personnages principaux : Léonie, une jeune libérienne, vendue à 8 ans à une tante pour prostitution et qui vient juste d'échapper à ses geôliers, Edmé, un flic désabusé et écœuré par le monde qui découvre un charnier dans la Marne et qui décide d'enquêter sur cette affaire malgré des supérieurs peu motivés, et Cyrian, un jeune homme promis à un brillant avenir mais qui ne rêve que d'intégrer une société secrète qui a des branches à l'université où il étudie. Ces trois personnages vont donc se retrouver autour d'une machine infernale, le "translateur", qui va entraîner bien des convoitises et des évènements.

L'auteur a choisi cette narration multiple pour donner un effet "puzzle" à l'histoire et c'est un style qu'il affectionne particulièrement. Cela lui permet d'illustrer de différentes façons le monde qu'il veut représenter et de donner plusieurs points de vue. L'idée du livre lui est venue après avoir regardé le film "Dans la peau de John Malkovich" (que j'ai vu et que j'ai trouvé très original mais cela ne m'a pas donné d'idée de roman, à moi !). Le point de départ du livre a donc été : "peut-on voir le monde à travers les yeux d'un autre et comment réagirions-nous ?". Les questions suivantes ont vite été : "quelle personne serait susceptible de prêter son corps pour une telle expérience ?" et "qui accepterait de tenter l'expérience et de rentrer dans un autre corps ?". Le roman était alors lancé !

Léonie a été la première à s'imposer à l'auteur : c'est une clandestine et elle a besoin d'argent. Elle se porte donc cobaye pour des essais médicaux, qui vont entraîner l'apparition de "voix" dans la tête de Léonie. Quant à Edmé, c'était la première fois que Pierre Bordage utilisait un lieutenant de police dans un de ses romans. Pour être crédible, il a assisté à des conférences de la brigade criminelle et a appris à connaître ce milieu qui lui était totalement inconnu.

L'histoire est légèrement décalée dans le futur, futur qui se révèle un peu plus dur que notre présent mais qui reste proche de ce que nous connaissons et cela donne un ton actuel à l'ensemble. Les nombreux affrontements sociaux qui émaillent le livre a permis à l'auteur de créer une confrontation de milieux extrêmes comme ceux de Léonie et de Cyrian et va permettre aux deux personnages de se rencontrer.

ConferencePierreBordage2Une des questions posée par l'assistance a concerné la violence omniprésente dans le roman, avec un nombre de morts relativement élevés et un lecteur se posait la question de cette nécessité. Pierre Bordage considère qu'il n'a pas eu de complaisance en utilisant ce procédé car il a la sensation qu'on va vers un monde tel que celui décrit dans son livre. Pour lui, plus on va vers une dérégulation, plus il y aura de violence et d'affrontements entre les différents milieux sociaux. Il a pu noter des exemples de cette dérive lors des deux années où il a vécu à Kansas City car la dérégulation est très présente aux Etats-Unis. Mais actuellement, en France, la dérégulation existe (avec les réformes qui se profilent à l'horizon, qui nous font reculer d'un siècle et qui permettront peut-être l'exploitation des personnes) et qui dit dérégulation massive dit loi du plus fort. Qui plus est, cette violence illustre aussi les batailles de pouvoir qui ont lieu autour du translateur qui attire toutes les convoitises.

Tout écrivain espère toucher et changer quelque chose chez ses lecteurs. Il a utilisé Edmé, le flic désabusé, pour donner un électrochoc au lecteur : pour réveiller Edmé et le sortir de son écœurement généralisé, il fallait qu'il plonge très profondément dans la mort et la noirceur.

Les rapports entre hommes et femmes sont aussi très violents dans le roman : Léonie est utilisée comme objet sexuel par exemple. Mais dans les situations extrêmes et les conflits, ce sont souvent les femmes qui souffrent le plus (les enfants aussi d'ailleurs). Par exemple, en Afrique, le viol est recommandé par certaines factions car s'emparer du ventre des femmes est une forme de destruction de l'ennemi. La barbarie n'est jamais loin et n'attend qu'un prétexte pour ressurgir, on en a des exemples régulièrement. Mais cela n'a pas empêché à Pierre Bordage de glisser des histoires d'amour dans son roman car ce sentiment est indispensable à l'être humain. Il est essentiel, fait avancer le monde et permet parfois le rétablissement moral des personnes (on peut le noter dans le cas d'Edmé).

L'ambiance est donc très noire mais les personnages sont très humains et très attachants (on parle des gentils, bien sûr ! mdr !). Pierre Bordage espère montrer dans son livre que l'individu peut prendre conscience de sa situation et qu'il peut se sortir d'un mécanisme social qui broie les personnes. Le seul espace de liberté est nos pensées et le rêve de beaucoup de dirigeants ou de puissants est de pouvoir prendre le contrôle des esprits (on le voit déjà avec la publicité) mais l'individu a toujours la liberté intérieure de résister.

Le translateur a donc un côté totalitaire car il autorise de contrôler les personnes. Mais il a aussi un côté positif : il permet de s'ouvrir à l'autre en voyant le monde à travers les yeux de l'hôte. Le voyage vers l'autre est la seule possibilité de sortir de notre propre état. Il dépend énormément de l'état d'esprit de la personne qui l'utilise : cela peut être très bénéfique ou très mauvais. Dans le cas de Cyrian, qui découvre le monde à travers les yeux d'une clandestine, trouve l'expérience exotique mais est suffisamment ouvert d'esprit et éprouve de l'empathie, ce qui développe la partie positive de l'histoire.

Le translateur a aussi un côté médical et religieux : il représente la quête de l'immortalité, immortalité de l'esprit ou bien de l'âme selon du côté où on se place. Mais le côté spirituel semble plus présent ici. L'auteur s'est inspiré des expériences de mort imminente pour décrire ce qui se passe lors des translations.

On est donc dans un roman d'anticipation car l'auteur a utilisé des choses qui n'existent pas (du moins, pour l'instant !) et cette utilisation sert à décrire des situations qu'on n'aurait pas pu développer autrement. Mais le livre est au final composé de deux histoires très réalistes (la vie de clandestine de Léonie et le travail de flic d'Edmé) et d'une histoire très irréaliste (avec le translateur). Il existe d'ailleurs de plus en plus de romans de ce genre, que l'on appelle des transfictions.

La rédaction de ces transfictions est plus difficile que celle d'un roman classique, où le monde ressemble à notre monde actuel. Toute fiction est par essence un mensonge et c'est le travail de l'auteur de faire croire à ce mensonge. S'il réussit, l'univers créé va sembler réel au lecteur et pour cela, il faut donner de la matière pour créer ce nouveau monde et le rendre réaliste. Il faut donc inventer donner des détails très concrets pour donner du crédit aux idées développées. Dans le livre, ces détails sont par exemple la description précise et réelle de Paris, où se déroule l'histoire.

Pierre Bordage envisage une suite possible à "Porteurs d'âmes" car le translateur a encore de nombreuses possibilités inexploitées (par exemple, cela pourrait développer une paranoïa chez les utilisateurs). Le personnage d'Edmé serait aussi de la partie car il a beaucoup été apprécié par les lecteurs.

Une des questions posées a été de savoir où classer les romans de Bordage dans sa bibliothèque. L'auteur est maintenant estampillé "science-fiction" et il est très difficile de sortir du genre une fois qu'on y est entré, même s'il crée un roman d'un autre genre. Il a d'ailleurs donné un exemple d'un de ses livres sorti en littérature générale et n'a trouvé qu'un succès très mitigé mais dès qu'il est ressorti sous la catégorie "fantasy", la réussite fut au rendez-vous et les ventes ont nettement augmenté. Pourtant, "Porteurs d'âmes" pourrait aussi être considéré comme un thriller mais l'auteur n'aime pas trop cette appellation car elle est en passe de devenir trop formatée et trop commerciale.

ConferencePierreBordage3Pierre Bordage est donc un écrivain reconnu de science-fiction, qui s'inspire souvent de la mythologie et des évènements actuels pour créer ses romans. Il trouve que ce genre est souvent dénigré et considéré  comme de la sous-littérature alors qu'il n'y a aucune raison pour cela. Il aime énormément ce genre car il permet une grande variété. Une des raisons principales pour lesquelles il a choisi cette voie a été l'invitation au voyage que les romans de ce genre offrent : le lecteur est projeté dans un ailleurs temporel et/ou dans l'espace, comme sur une autre planète par exemple. Cela donne un effet de vertige et de merveilleux. Une des autres raisons est qu'un roman de science-fiction permet à l'auteur de devenir sentinelle et d'avertir les lecteurs en posant les problèmes éthiques qu'on peut trouver dans une société, en captant et en montrant les dérives actuelles. On a pour exemple les deux excellents romans très connus que sont "1984" de George Orwell, qui dénonce le totalitarisme, et "Le meilleur des mondes" d'Aldous Huxley qui met en évidence les dérives pouvant découler de la biotechnologie. Enfin, le roman de science-fiction permet de poser des interrogations philosophiques et métaphysiques : qu'est-ce que l'homme ? quelle est sa nature ? quelle est sa place dans l'univers ? L'écrivain et philosophe Michel Cazenave a d'ailleurs dit que la science-fiction était la seule littérature philosophique moderne.

Le mot "science-fiction" est apparu en 1927 aux USA et devait représenter le roman scientifique. Mais le développement de ce genre littéraire est devenu bien plus important que prévu et le roman scientifique est devenu un sous-genre de la SF appelé "hard science fiction". Le nombre de sous-catégories littéraires dans la science-fiction est d'ailleurs impressionnant ! On peut citer le roman d'anticipation, le roman post-apocalyptique, le roman de voyage dans le temps, le roman d'uchronie (on part dans un évènement du passé pour le modifier et créer un nouveau présent), le roman cyber-punk (où l'informatique est dominante et la déliquescence du monde omniprésente), le roman steam-punk (qui se passe à l'ère des machines à vapeur), le space opera (qui concerne les voyages dans l'espace d'une planète à l'autre) pour ne donner que quelques exemples.

"Porteurs d'âmes" est paru en 2007 aux éditions Au diable Vauvert. Cette maison d'édition indépendante a été créée il y a 8 ans par Marion Mazauric (le nom provient du fait que la maison d'édition a été créée dans la petite ville de Vauvert dans le Gard, qui est à une grosse vingtaine de kilomètres de la ville où je suis née !). Cette maison essaie de promouvoir les transfictions et a un catalogue d'auteurs français et étrangers très riche et éclectique.

Pierre Bordage travaille aussi avec les éditions Atalante, un éditeur de Nantes plus axé science-fiction. Dans l'ensemble, l'auteur préfère travailler avec des petites maisons d'édition indépendantes car l'ambiance est meilleure et les gens se connaissent. Il sait ainsi que les manuscrits seront bien lus et qu'un vrai travail d'édition sera effectué avant la parution.

ConferencePierreBordage4L'écrivain écrit entre 2 et 3 livres par an. Pour lui, le roman est un travail de construction et il n'attend donc pas l'inspiration. Il considère que le travail d'écriture est un travail comme un autres qui a besoin d'heures fixes et il écrit de 8h30 jusqu'à 19h en s'octroyant une pause déjeuner. Cela lui permet de trouver un rythme au livre, de définir des personnages, de planter des décors. Bien sûr, le travail avance plus lentement au départ d'un roman avec une moyenne de 3 à 4 pages écrites par jour mais un rythme de croisière est vite atteint avec environ une dizaine de pages produites dans une journée. Un roman lui prend donc plus ou moins 4 mois à rédiger, s'il n'y a pas trop de recherches à effectuer au départ. Bien sûr, si l'auteur est invité à des festivals ou à des rencontres pendant la rédaction d'un livre, le rythme d'écriture est coupé et il faut un petit moment de relance à Bordage pour reprendre là où il s'est arrêté. Il pense tomber à un ou deux romans par an car l'écrivain a beaucoup de projets en cours et compte se diversifier.

Quant à ses projets et futures publications, un projet de bande dessinée (adaptée d'un roman) est en vue et Pierre Bordage découvre ainsi un univers d'écriture totalement différent de celui des romans. La narration BD utilise énormément les ellipses car le lecteur doit reconstituer l'histoire entre les cases et le scénario va directement à l'essentiel, le reste étant décrit par le dessin. L'auteur a d'ailleurs toujours aimé les bandes dessinées et trouve ce médium passionnant. Il a donc été très heureux quand "Les guerriers du silence" a été publiée sous cette forme (avec l'adaptation effectuée par la scénariste Algésiras). Mais aucune date de parution n'est prévue. Sinon, une uchronie jeunesse doit paraître en octobre, de même que le tome 2 du space opera "Frère Ewen". Il écrit aussi un feuilleton audio payant à télécharger sur le web, "La chronique des ombres", qui comptera une quarantaine d'épisodes. Actuellement, le 15ème épisode est en ligne (le site est ici) et des illustrations viennent aussi compléter l'histoire. Il est probable que l'ensemble sortira aussi sous forme de livre d'ici la fin de l'année.

ConferencePierreBordage5La rencontre s'est terminée par l'habituelle séance de dédicaces. J'ai beaucoup apprécié ces deux heures qui m'ont beaucoup appris sur l'auteur et sur ce domaine littéraire méconnu et varié qui est la science-fiction, qui a beaucoup évolué depuis mon adolescence où je dévorais ce genre de livres !

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06 mai 2008

Rencontre avec Ella Balaert

CanaillebluesMardi 6 mai à 16h30, il y avait une nouvelle rencontre d'auteur dans le cadre du prix Inter-Comités d'Entreprises CEZAM 2008. Cette rencontre avait lieu, cette fois, à la bibliothèque de l'université Bretagne Sud de la ville et m'a donné l'occasion de découvrir ce lieu que je ne connaissais pas du tout. L'auteur invité était Ella Balaert pour son livre "Canaille Blues" sur lequel j'avais fait un billet pas forcément très favorable ici (mais Yvon avait aimé alors allez lire son billet ici).

Je suis arrivée avec un peu de retard, ayant du mal à trouver le lieu qui n'était pas vraiment indiqué (il a fallu que je m'arrête pour demander mon chemin et je n'avais pas regardé où c'était, pensant que ce serait très proche du bâtiment principal de l'université, ce qui n'était pas vraiment le cas ! A quand les campus universitaires où tout est regroupé ??? mdr !). Mais trêve de bavardage .... à part que j'ai raté le début de la rencontre qui avait déjà commencé quand je suis enfin arrivée ! J'ai par contre été étonnée du peu d'étudiants présents à cette rencontre (alors que cela avait quand même lieu à leur bibliothèque !)

Le thème de ce roman est l'histoire d'un groupe de marginaux qui se place en dehors de la société, refusant de se couler dans le moule prévu, et qui se retrouve manipulé par les RG. Ceux-ci utilisent divers appâts qu'ils proposent discrètement à divers membres pour renforcer le groupe de l'extérieur pour des raisons politiques tout en le fragilisant de l'intérieur.

ConferenceEllaBalaert1Le groupe, qui se veut les dignes héritiers du groupe du mouvement très ancien des Cyniques de Diogène, va alors connaitre un triste dénouement, ce qui donne un ensemble plutôt pessimiste mais avec une touche finale d'espoir avec l'arrivée d'une relève qui reprendra peut-être le mouvement amorcé. Une des questions posées à l'auteure a été de savoir si elle avait eu l'intention de faire passer l'intervention extérieure des RG comme entièrement responsable de l'éclatement du groupe mais elle voulait aussi montrer que le groupe allait se déliter de lui-même et que les RG n'ont fait qu'accélérer cette fin. Le roman traite ici de la liberté par rapport aux autres, aux institutions, à la société et à soi-même et montre qu'il n'est pas facile d'obtenir cette liberté.

Ella Balaert n'a donc pas voulu faire l'apologie d'un mode de vie communautaire sortant des sentiers battus car le groupe qu'elle décrit n'est pas vivable au final bien que ses motivations soient plus qu'honorables. Elle a par contre fait une critique de la société de consommation actuelle. On peut d'ailleurs voir une critique virulente de cette société dans la scène des soldes, où les personnes soit disant dans la normalité deviennent des monstres assoiffés de bonnes affaires.

Elle a créé des personnages qui sont loin d'être antipathiques mais ceux-ci ont parfois des actions peu sympathiques et ce décalage a parfois été difficile à gérer. Aucun chef ne ressort vraiment de cette communauté qui partage surtout un espace (ils vivent tous dans un car) mais dont les membres restent assez indépendants les uns des autres. Chaque personnage n'est connu que par son surnom et Ella Balaert a fait un bel effort d'imagination en les créant. Certains de ces surnoms s'inspirent de personnages ayant existé comme pour Treize-Oignons qui est un dérivé de Quatorze-Oignons, un personnage marginal du temps de la Révolution (si vous voulez en savoir plus, c'est ici).  Ce choix d'utilisation de surnoms est une tentative supplémentaire de libération de la part des membres de la communauté. Ils peuvent ainsi utiliser une symbolique tout en effaçant leur passé et leur histoire en oubliant leur vrai prénom. Le thème des noms revient d'ailleurs souvent dans l'œuvre d'Ella Balaert, qui considère que nous sommes tous faits de mots, nos noms et prénoms inclus, qui nous crée une personnalité et un destin. L'auteure a aussi un magnifique travail de recherche et d'imagination pour attribuer des métiers aux personnages, métiers anciens souvent oubliés de tous ou bien particulièrement originaux.

Chaque personnage est associé à un animal qui est son animal de compagnie (et parfois les associations sont vraiment étranges mais amusantes). Cette idée est venue à l'auteure car Diogène a été associé à une souris (en observant celle-ci vivre, il a trouvé une certaine philosophie à sa propre vie, si je puis dire) et à un chien (il a répondu à Alexandre "Je suis Diogène le chien") et elle avait donc dans l'idée de faire intervenir quelques animaux pour créer le parallèle. Son idée première était de faire intervenir les animaux en tant que conscience de leurs maîtres mais l'idée de la scène du colloque des animaux qui a lieu dans le roman entraînait la nécessité d'attribuer un animal à chaque personnage pour pouvoir lui donner la parole et le concept de "l'animal-conscience" a été abandonné. Qui plus est, la présence de ces animaux souligne aussi la proximité du groupe avec la nature, ce qui correspond à leur mode de vie.

ConferenceEllaBalaert2Le parcours de chaque personnage est esquissé dans le roman, on apprend leur cheminement au fur et à mesure de la lecture et pourquoi ils ont rejoint cette communauté. Ils ont tous fait le choix de pauvreté volontaire, ce qui les différencie des SDF mais certains itinéraires restent flous et incertains car on découvre des parcours imaginés ou modifiés par les RG, gardant ainsi une part de mystère sur les origines des personnages.

A la question "Le romancier doit-il jouer un rôle de critique ?", Ella Balaert a reconnu que son roman est effectivement une critique de la politique et de la société. Ecrire permet de se distancier des sujets traités et de pouvoir ainsi critiquer, que ce soit politique ou non. Avec les notes des RG, il semblait à l'auteure que la critique politique était évidente pour le lecteur. Qui plus est, ces notes des RG ont eu le rôle de chœur antique, qui accompagne les évènements et qui commente ce qui arrive.

Le roman est divisé en trois parties aux "sujets" différents : la première partie est la mise en place et est tournée vers le social, la deuxième partie, qui se passe pendant une campagne électorale, est la partie politique du livre et la troisième partie est la conclusion, avec la fin du groupe et un retour sur le rôle des mots et du vocabulaire dans nos vies. On peut donc retrouver les différents thèmes dont Ella Balaert a voulu parler, avec une montée de la violence qui se calque sur le monde actuel et qui inquiète particulièrement l'auteure.

Comme ce roman est très foisonnant, Ella Balaert a rédigé un plan avec chapitrage et la plupart des évènements décrits étaient déjà planifiés et pensés. Elle a créé des scènes anecdotiques et visuelles pour éviter le piège des scènes didactiques qui n'auraient pas été de mise pour le livre. L'utilisation d'un langage varié pour s'adapter aux personnages a énormément amusé l'auteure qui a trouvé aussi très intéressant d'effectuer des énumérations sur un même thème (lorsque les personnages veulent nommer leur lieu de résidence). Elle a aussi trouvé que l'utilisation d'expressions toutes faites, dont la langue française est très riche, était un réel défi pour elle car elle avait tendance à les oublier et les mélanger. Cela lui a presque donné l'impression de travailler sur une langue étrangère.

Le langage est un des sujets favoris d'Ella Balaert : elle l'a d'ailleurs traité dans un roman jeunesse "La lettre déchirée", où un jeune garçon a des problèmes de lecture et où on peut voir le rapport des personnes avec les mots et notre langue maternelle.

Le titre "Canaille Blues" a été choisi par l'auteure elle-même. Elle avait opté pour "Treize-Oignons le Cynique" au départ mais cela mettait trop en avant un personnage dans un groupe qui se veut égalitaire et sans chef donc elle a abandonné cette idée. Canaille étant un mot qui lui plaisait, avec un petit côté suranné, et Blues venant souligner que la fin n'allait pas être forcément heureuse (et faisant aussi le lien avec la musique très présente dans le livre), l'association des deux mots s'est alors imposée.

En parlant de musique, elle a aussi une part importante dans la vie d'Ella Balaert. Elle a d'ailleurs écouté ou réécouté tous les morceaux qu'elle cite dans le roman, pour être sûre qu'ils correspondraient bien aux situations. En parallèle avec "Canaille Blues", elle a aussi écrit un roman jeunesse "Quand on a 17 ans", où la musique a aussi un rôle important.

ConferenceEllaBalaert3Concernant les publications précédentes de l'auteure, elle a écrit plusieurs romans jeunesse et des romans adultes. Elle ne trouve aucune différence dans sa façon d'écrire ou dans le choix des thèmes pour les jeunes et pour les moins jeunes mais la seule "contrainte" qu'elle se donne dans ses romans jeunesse est une fin heureuse et positive. Ses premières publications en 1997 ont été un recueil de nouvelles et le roman jeunesse "La lettre déchirée" dont je viens de parler au paragraphe précédent. Elle a aussi publié "Mary Pirate", roman basé sur la vie de Mary Read qui a eu son destin inextricablement lié au monde des pirates.

Ses relations avec les éditeurs sont dans la moyenne : elle a eu un manuscrit refusé (qui attend dans un tiroir alors si un éditeur me lit et est tenté, il sait quoi faire ! mdr !) mais un autre de ses manuscrits a été accepté par trois éditeurs différents, ce qui est un excellent signe :) Pour "Canaille blues", les réactions ont été mitigées : plusieurs éditeurs n'ont pas tari d'éloges au sujet du roman mais ont déclaré ne pas pouvoir le publier (car cela n'était pas opportun politiquement à ce moment-là). La maison d'édition Hors Commerce, qui n'a pas peur (voire qui aime bien) de publier des livres qui ne rentrent pas forcément dans le moule ou qui dérangent, a donc décroché le contrat ! Et concernant sa sélection pour le prix CEZAM, Ella Balaert avoue ne pas savoir si c'est une bonne chose et comment cela va influer sur l'avenir de son livre. Mais elle est heureuse de l'opportunité des rencontres avec ses lecteurs organisées dans le cadre de ce prix. Elle sait par contre que cela n'influencera pas sur ces prochains romans car elle n'écrit que ce qu'elle a envie d'écrire et ne suit pas les formats ou les tendances qui se dessinent parfois dans la littérature.

Côté projets, l'auteure vient de terminer un roman adulte (qui n'a pas encore d'éditeur) et elle a aussi terminé un roman jeunesse qui devrait paraître en fin d'année (ou début 2009) chez Gulf Stream Editions.

Les dernières lectures coup de coeur de l'auteure ont été le roman "Avidité" de Elfriede Jelinek, qui est sorti il y a déjà quelque temps. Elle l'a trouvé difficile à lire à cause de sa grande variété de langage (du plus cru ou plus poétique) et très dur au niveau des nombreuses digressions mais l'ensemble l'a marqué par sa qualité. Actuellement, elle lit "Lucidité" de José Saramago.

La rencontre fut fort intéressante, même si je n'ai pas vraiment apprécié le livre. On sent que de nombreuses choses constituent "Canaille Blues", certaines évidentes, d'autres beaucoup plus subtiles mais toutes représentant brillamment le travail de recherche et d'imagination d'Ella Balaert.

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29 avril 2008

Rencontre avec Jean-Noël Blanc

LapetitepiscineaufondSamedi dernier, le 26 avril 2008, à 16h, avait lieu à la médiathèque de la ville voisine une nouvelle rencontre avec un des auteurs sélectionnés dans le cadre du prix Inter Comités d'entreprise CEZAM 2008. Cette fois, il s'agissait de Jean-Noël Blanc avec son livre "La petite piscine au fond de l'aquarium" (voir mon billet ici).

Malgré le beau soleil, il y avait quand même du monde et la rencontre avait lieu dans la salle de lecture de la médiathèque où les fauteuils sont très confortables !

Cela a commencé par une courte présentation du prix CEZAM pour ceux qui ne connaissaient pas ce prix (en espérant que cela poussera de nouveaux lecteurs à se lancer dans les livres proposés), puis l'auteur s'est rapidement présenté. Sociologue pendant de nombreuses années, dans le milieu de l'urbanisme et de l'architecture, il se consacre aussi à l'écriture de façon très prolifique car il est l'auteur d'une trentaine de livres, que ce soit des romans comme "Esperluette et compagnie" qui parle des relations entre un grand-père et son petit-fils, des livres jeunesse comme "Chat perdu" dont Lisa a parlé ici, ou des essais sur différents sujets. D'ailleurs, l'auteur ne fait aucune différence quand il écrit un roman jeunesse ou un roman adulte ! Il est aussi un grand fan de foot et de vélo, ce qu'on peut remarquer au vu de certains de ses titres ("Le tour de France n'aura pas lieu" et "Tir au but" par exemple).

Le livre sélectionné pour le prix CEZAM a pour thème le monde du travail et de l'entreprise. La petite entreprise Robert et Fils sert de décor à l'histoire qui a une saveur très actuelle. Mais l'auteur tient à souligner que cela reste un roman et non un document ou un essai. Pour lui, les sciences humaines et les romans ne doivent jamais se rencontrer car les sciences humaines se veulent une étude neutre, complète et sans parti pris alors que le roman est forcément la vision d'une personne sur un ou des sujets précis qui ne sont en aucun cas exhaustifs (il n'est pas question d'enterrer le lecteur sous des tonnes de détails !).

L'auteur n'a d'ailleurs pas la même façon d'aborder la rédaction d'un essai et d'un roman. Pour l'essai/document, il prépare un plan préalable alors que pour le roman, il laisse se développer les personnages au fur et à mesure de l'écriture. S'il a une idée première du thème, il ne sait pas ensuite où cela va le mener et il trouve cela bien plus amusant !

ConferenceJeanNoelBlanc1Le sujet de son roman est traité de façon décalée : le héros, Pierre Lacroix, qui travaille dans cette petite entreprise traite ses collègues de travail et ses clients comme des êtres humains mais quand l'entreprise est rachetée, la nouvelle politique consiste surtout à faire du chiffre et Pierre Lacroix se retrouve en concurrence avec de jeunes loups.

L'auteur n'avait alors aucune idée de comment aller réagir son personnage qui est plutôt brave gars, enfin c'est du moins ainsi que l'auteur le perçoit mais ce n'est pas l'avis de tout le monde car beaucoup de lecteurs ont eu du mal à cerner le personnage. Ces différences de perception lui ont beaucoup plu. Jean-Noël Blanc crée en général des personnages à "trous", en le faisant apparaître par fragments, de façon à impliquer le lecteur lors de sa construction. Chacun apporte alors sa propre impression, ses propres idées correspondant aux "blancs" laissés intentionnellement et cela donne des avis très différents et contrastés sur un même livre. D'ailleurs, il a eu une citation que j'ai beaucoup aimé : "Ecrire, c'est laisser des silences", qui sont donc à remplir par le lecteur.

L'auteur a fait intervenir certains personnages au cours de l'histoire pour changer le ton et le rythme du roman, par exemple pour passer d'une atmosphère dramatique à une ambiance plus légère et ainsi apporter diverses émotions au lecteur, qui se sent d'autant plus impliqué.

Suite à une question sur le temps qu'il lui a fallu pour écrire ce livre, Jean-Noël Blanc nous a cité une histoire où Picasso avait dit à une dame que le dessin qu'il avait fait en quelques minutes contenait néanmoins les 80 ans de sa vie. Il a donc fallu à l'auteur 4 à 5 mois pour rédiger un premier jet, qu'il a ensuite retravaillé quand celui-ci a été accepté pour publication. Lors de ce deuxième "passage", il a parfois inséré de nouvelles scènes qui avaient été écrites il y a longtemps mais qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'utiliser.

Le roman se divise en dix grands chapitres, divisés eux-mêmes en petits chapitres. L'auteur a une écriture fragmentée typique de notre époque. Pour lui, l'écriture suivie, avec de nombreux détails et descriptions et avec une chronologie très linéaire, correspond au 19ème siècle. Le 21ème siècle, avec le cinéma, la télé, les magazines, a créé une façon de lire très différente, plus "hachée".

Certains lecteurs ont suggéré que l'écriture de Jean-Noël Blanc, par son côté fragmentaire, pouvait peut-être se rapprocher des techniques d'écriture des Oulipiens mais il a déclaré que ce n'était que sa façon d'écrire et non une contrainte qu'il s'imposait. Il trouve l'idée d'un thème principal (ici le travail) et a des thèmes secondaires (l'amour entre autres), qu'il appelle des fugues, qui apparaissent autour de l'idée principale de façon aléatoire ne dépendant que du rythme de l'ensemble et créant ainsi des ruptures de ton. Qui plus est, il était nécessaire d'avoir des sujets annexes plus légers pour compenser les sujets les plus graves et ces sujets permettent dans un même temps de dessiner les personnages plus en détail tout en leur gardant une part de mystère.

Pour ceux qui ne connaissaient pas les Oulipiens, l'auteur a parlé de ce groupe d'écrivains créé dans les années 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais et dont Georges Perec a fait partie. Ces écrivains s'imposaient des contraintes d'écriture (se basant souvent sur les mathématiques) pour favoriser la création et l'imagination : le parfait exemple est le roman de Perec "La disparition" d'où la lettre "e" est absente.

ConferenceJeanNoelBlanc2L'impertinence et l'humour sont souvent présents dans le roman de Jean-Noël Blanc. Pour preuve, les anglicismes francisés que l'on trouve dans le texte. L'auteur est souvent gêné par certaines expressions anglaises que l'on utilise sans véritable raison, juste parce que cela fait bien et il les ridiculise dans son livre. La langue française est suffisamment riche et explicite pour éviter l'emploi d'expressions anglaises à la mode. Il fait d'ailleurs remarqué que le langage des banlieues n'a pas besoin d'explications car les expressions utilisées sont souvent compréhensibles et très imagées (comme "ça me prend la tête"). De plus, certains mots anciens oubliés de tous font leur réapparition dans ces nouvelles expressions (comme le mot maille, qui signifie argent dans les banlieues et qui vient du vieux français : la maille était une ancienne monnaie).

L'auteur affectionne aussi tout particulièrement ce qu'il appelle la titraille : ces longs titres un peu surannés du genre "Où le héros va changer son destin en prenant un train de marchandises en direction de l'ouest et où sa famille va découvrir que leurs voisins ne peuvent plus quitter leur maison sous peine de voir s'effondrer le cours de la patate douce" (c'est moi qui invente, là ! mdr !). On peut d'ailleurs en avoir un bel aperçu dans son roman !

Le théâtre est très présent dans le livre. On aurait pu penser que Jean-Noël Blanc voulait ainsi faire un parallèle entre la scène et le monde du travail mais cette association n'était pas intentionnelle de sa part. En fait, ce thème récurrent est présent (avec d'autres thèmes comme les coiffures par exemple) pour créer un fil  conducteur, ce sont des touches présentes pour tenir les fragments du texte ensemble et en faire un tout.

Le titre a été choisi par lui-même après un peu de tâtonnements et d'hésitation. Il a finalement été satisfait de sa trouvaille qui interpelle le lecteur avec son côté intriguant tout en étant amusant. Pour ceux qui se posent d'ailleurs la question de sa signification, on la découvre à la fin du livre !

L'auteur nous a lu deux extraits de son livre : un qui présente les personnages lors d'une réunion de travail et un sur les effets secondaires des médicaments que le héros doit prendre. Ces deux extraits ont été particulièrement bien choisis car ils ont permis aux personnes présentes qui n'avaient pas lu le livre de découvrir le ton employé par l'auteur.

Jean-Noël Blanc nous a ensuite parlé des auteurs qu'il aime bien : Annie Saumont, qui écrit des recueils de nouvelles et qui a connu la notoriété grâce aux bibliothèques et aux libraires qui sont passionnés par leur travail et qui ont su découvrir cette grande dame, François de Cornière, particulièrement pour "Boulevard de l'océan", et Colum McCann pour ses recueils de nouvelles "Ailleurs en ce pays" et "La rivière de l'exil" sur lesquels on a vu fleurir quelques billets sur les blogs à l'occasion de la St Patrick. Il trouve son plaisir de lecture augmenté par le côté technique de l'écriture soignée de ces auteurs.

Côté actualités pour Jean-Noël Blanc, un nouveau roman vient de sortir et a pour titre "Virage serré". C'est une histoire policière qui lui a été commandée par un groupe d'experts sur la sécurité routière et les accidents de la route pour illustrer les résultats de leur étude. Je l'ai d'ailleurs acheté et je vous en donnerai des nouvelles sous peu (enfin, il faut quand même compter quelques semaines !)

Dans un futur proche, en juin plus exactement, un nouveau livre de l'auteur paraitra. Ce ne sera pas un roman mais un recueil de 22 nouvelles ayant pour thème le football. Ce livre lui a été commandé pour le dixième anniversaire de la Coupe du Monde de football qui a vu la victoire de la France et les éditeurs savent qu'il est un grand fan de ce sport. Il nous a donné un petit aperçu de quelques nouvelles qui m'ont l'air intéressantes et originales alors que je déteste pourtant le foot !

L'auteur a maintenant suffisamment de recul et d'expérience pour aborder l'écriture et la littérature avec amusement. Cela se perçoit d'ailleurs dans l'humour présent dans "La petite piscine au fond de l'aquarium" mais aussi dans toute la rencontre. Pour lui, le contrat est rempli et le livre réussi si le lecteur arrive à suivre facilement et avec plaisir l'histoire, sans se rendre compte du travail fourni par l'auteur. Nul doute que Jean-Noël Blanc a réussi car j'ai passé un bon moment de lecture avec son roman. La rencontre fut d'ailleurs tout aussi réussie et sympathique, Jean-Noël Blanc ayant un véritable talent de conteur qui a maintenu l'attention de l'assistance très impressionnée par sa culture et son humour !

ConferenceJeanNoelBlanc3ConferenceJeanNoelBlanc4La rencontre s'est terminée par une séance de dédicaces et je dois dire que je ne peux résister à vous montrer celle que l'auteur m'a fait car elle est très réussie (et j'adore les petits dessins qui sont toujours sympathiques et amusants !). Ce fut un moment intéressant qui m'a permis de découvrir un auteur charmant, passionnant et cultivé !

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04 avril 2008

Rencontre avec Marie Sizun

LafemmedelallemandMercredi 2 avril à 14h30 avait lieu une rencontre avec l'auteure Marie Sizun. Cette conférence a pris place dans une des bibliothèques de quartier de ma médiathèque habituelle et bien que la salle n'était pas bien grande, le public était au rendez-vous et cela a donné un petit côté intimiste et sympathique à la rencontre, qui avait lieu dans le cadre du Prix Inter Comités d'Entreprises CEZAM (les résultats nationaux de ce prix seront connus le 11 octobre 2008, lors d'une cérémonie à La Villette). L'auteure est donc venue nous présenter son roman en lice pour le prix : "La femme de l'Allemand" que j'ai lu il y a quelque temps (voir mon billet).

C'est son deuxième roman publié (mais le troisième qu'elle a écrit, le premier n'ayant pas été accepté par les éditeurs) et est purement une fiction. Son premier livre édité a pour titre "Le père de la petite" (qui a fait partie de la première sélection Fémina 2004) et a des racines autobiographiques car elle y décrit le retour de son père, prisonnier français en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale, alors qu'elle est encore petite et qu'elle ne le connait pas. Je ne l'ai pas lu mais il est dans mes tablettes pour une prochaine lecture ! D'ailleurs pour ceux qui seraient intéressés, il va sortir le 31 mai en poche.

ConferenceMarieSizun1La rencontre a commencé avec une présentation des motivations de Marie Sizun sur l'écriture de romans : elle a plaisir à écrire une histoire pour faire partager ses émotions à ses lecteurs, même si elle s'est mise à l'écriture sur le tard. Professeur de lettres, après des études à Paris, elle a enseigné en province mais aussi dans des lycées internationaux en Belgique et en Allemagne. De ce fait, elle n'avait pas beaucoup de temps pour l'élaboration d'un roman mais elle a quand même toujours eu un lien avec l'écriture en rédigeant de courts textes. Qui plus est, elle a avoué avoir été longtemps paralysée d'admiration devant les auteurs (classiques ou contemporains) et n'avoir pris un peu d'assurance et de confiance en son potentiel d'écrivain que relativement récemment. A son retour à Paris, une fois retraitée, elle a finalement osé se lancer dans l'écriture d'un roman, au plus grand plaisir des lecteurs qui ont pu la découvrir.

Elle a ensuite résumé l'histoire de "La femme de l'Allemand", sans rien dévoiler de crucial pour les lecteurs qui n'avaient pas encore lu ce livre et a lu le début de celui-ci pour donner un aperçu du style. D'ailleurs, une des questions posées a été à propos de la fameuse utilisation du "tu" comme processus narratif. Elle a opté pour ce style car la narratrice, Marion, se parle à elle-même en portant un jugement sur ses actions et ses sentiments, en effectuant un examen de conscience sur elle-même en revivant moment après moment sa relation avec sa mère. L'utilisation de ce "tu" permettait en outre de faciliter la narration pour l'auteure en intégrant un lyrisme nécessaire pour soutenir l'histoire et permettre une prise de responsabilité en basculant vers le "je" à la fin. Beaucoup de lecteurs n'avaient pas remarqué cette subtilité !

L'idée première de ce roman a été de parler de la maladie (je pense ne rien révéler en disant qu'il s'agit de troubles bipolaires, dont souffre Fanny la mère de la narratrice) car Marie Sizun connait bien cette maladie pour avoir une personne de son entourage qui en est atteint. En plus, l'auteure a suivi deux ans d'études de psychologie et a fait différents stages en hôpital psychiatrique, ce qui rend d'autant plus juste la description de cette maladie dans son roman. Elle a essayé d'éviter les répétitions des scènes de la maladie en décrivant à chaque fois une facette différente des symptômes. C'était aussi une autre façon de considérer la maladie en donnant un message d'espoir et des psychiatres pensent faire lire ce roman aux familles des malades car effectivement, le livre laisse une impression positive, en mêlant poésie et légèreté à l'ensemble de l'histoire dramatique qui est décrite.

ConferenceMarieSizun2Comme Marie Sizun voulait décrire ces troubles à une période où les traitements étaient encore à leurs balbutiements, elle a trouvé logique de positionner l'histoire à la fin de la seconde guerre mondiale. Et les souvenirs bouleversants qu'elle a elle-même de cette fin de guerre, de la violence, des femmes tondues et méprisées par la population l'ont entrainée à faire de Marion la fille naturelle d'un Allemand, même si Fanny, sa mère, ne fait pas partie de ces femmes tondues.

On retrouve donc le thème de la recherche du père, que Marion n'a jamais connu, son attachement à cet homme absent. Mais le fait de vivre à Paris (que l'auteure connait bien pour y avoir vécu et pour y vivre actuellement) permet à Marion et à Fanny de passer inaperçues, ne faisant pas porter de jugement de la part de leurs voisins, qui ignorent totalement qui est le père de Marion. Seuls les grand-parents de Marion ont renié leur fille quand celle-ci s'est retrouvée enceinte mais ils ne repoussent pas Marion, qui n'a commis aucune faute à leurs yeux. D'ailleurs, les personnages des grand-parents sont un peu caricaturaux au départ mais s'étoffent et deviennent plus humains au fil de l'histoire. C'est une des remarques que Marie Sizun a faites : après avoir fait son plan d'écriture, certains personnages sont brusquement apparus et d'autres se sont étoffés au fur et à mesure qu'elle écrivait, prouvant encore une fois que le créateur n'est pas toujours maitre de ses créations :)

C'est aussi un roman sur le thème de l'amour maternel et de l'amour filial. Fanny a un tempérament d'artiste, elle dessine et elle essaie d'éveiller sa fille à la beauté de l'art. Mais l'équilibre entre exaltation normale et maladie est toujours instable. Marion en souffre mais reste fascinée par sa mère, qu'elle considère plus comme une amie que comme une mère. D'ailleurs, elle l'appellera Fanny pendant une grande partie de l'histoire et la mère fait de sa fille un double d'elle-même en la surnommant Funny. La notion de "maman" n'arrivera que vers la fin, faisant du roman un véritable chant d'amour de la fille pour sa mère, acceptant les bons et les mauvais côtés de cette dernière. De plus, il s'est finalement révélé indispensable d'avoir opté pour cette période d'après-guerre car on pourrait légitimement se poser la question de savoir si une mère souffrant de la même façon que Fanny aurait pu conserver la garde de sa fille de nos jours.

Les courts chapitres sont là pour donner du rythme au roman. Ils ressemblent à des scènes de film, éclairant à chaque fois un aspect différent de l'histoire et permettant de suivre l'évolution des personnages. Qui plus est, le cinéma a aussi une part dans le livre, Fanny et Marion étant fascinées par les films qu'elles vont voir régulièrement.

Pour conclure, Marie Sizun, contrairement à ce que pourrait faire penser son nom, n'est pas originaire de Bretagne. Ce nom n'est qu'un pseudonyme inspiré par une visite au cap Sizun mais elle est bretonne de coeur, venant très souvent se ressourcer dans la maison qu'elle a acheté dans cette région.

ConferenceMarieSizun3Un futur roman est en préparation ... en fait, il est déjà bien avancé vu qu'il doit sortir en septembre, toujours chez Arléa dans la même collection,et il se passera en Bretagne, dans la région de Penmarch, prouvant une fois de plus l'attachement de l'auteure pour cette région. Nul doute que je le lirai à sa sortie !

ConferenceMarieSizun4La rencontre s'est terminée avec l'incontournable séance de dédicaces.

Ce fut un bel après-midi, très intéressant, avec une auteure passionnée et passionnante, qui a permis d'éclairer ce roman sous un jour nouveau !

Sylire l'a aussi rencontrée : le compte-rendu est ICI.


 

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30 mai 2007

Rencontre avec Bernard Foglino

LetheatredesrevesHier après-midi, à 18h, je suis allée à la conférence de l'auteur Bernard Foglino qui présentait son roman "Le théâtre des rêves" dans le cadre du prix Inter-Comités d'entreprise CEZAM 2007 (voir ma critique) . Ma médiathèque a été chanceuse cette année : elle est la seule en Bretagne à avoir reçu 3 auteurs en lice pour ce prix !

C'est le premier roman publié de cet écrivain (il en a écrit 2 autres et en termine un nouveau) et on sent qu'il n'est pas forcément très rôdé à l'exercice qui est de parler de son livre (il a déclaré lui-même avoir énormément de mal à en parler) et je le comprends tout à fait ! Mais il a été charmant et a été largement à la hauteur.

"Le théâtre des rêves" a été écrit il y a 2 ans environ et l'auteur, qui travaille dans le milieu de la finance mais dans un poste tourné néanmoins vers l'écriture (il rédige des études), a trouvé qu'il avait eu de la chance car la rédaction de son roman ne lui a pris au total qu'un an et demi. Effectivement, il n'est jamais très facile de concilier travail et écriture et Bernard Foglino nous a révélé qu'il écrivait en général le week-end, très tôt (à partir de 4 ou 5 heures du matin) car cela était plus tranquille et lui convenait bien (quel courage ! ce ne serait pas pour moi, qui suis une couche-tard ... en fait, je vais assez souvent au lit à l'heure où il se lève pour écrire !).

Pour ce roman, l'auteur s'est laissé porter par l'histoire, n'ayant pas fait de plan préalable (il avoue ne pas être très doué pour planifier ses histoires mais trouve néanmoins cette absence de plan un peu angoissante). Le fil conducteur s'est dessiné peu à peu lors de l'écriture et la conclusion s'est révélée assez soudainement à l'auteur (à son grand soulagement !) vers la moitié du livre. D'ailleurs, l'écrivain avait commencé à s'engager dans une autre voie à partir du chapitre 14 mais au bout d'une trentaine de pages, s'est aperçu que cela n'allait pas et a recommencé pour finalement aboutir à l'histoire publiée. C'est aussi le premier livre que Bernard Foglino écrit dans le souci d'une possible publication : son optique était d'intéresser un lecteur qu'on ne connait pas, de le distraire et il a trouvé parfois assez difficile d'avoir le recul nécessaire pour cela.

Conf_renceBernardFoglino1A l'origine du livre, l'auteur voulait parler du monde des collections et des collectionneurs. Un de ses amis collectionnant les petites voitures a entraîné Bernard Foglino dans les foires et les salons et l'écrivain a ainsi découvert un monde inconnu et très varié. Il a réalisé que beaucoup de personnes collectionnaient diverses choses (j'en fais partie et j'en connais beaucoup dans le même cas !) mais que peu de gens en parlaient et que peu de livres traitaient de ce sujet (excepté les livres spécialisés). Il a remarqué que les collectionneurs étaient souvent plus motivés par la recherche de l'objet plutôt que par la possession de celui-ci (vu qu'en général, l'objet convoité va être ensuite enfermé et non utilisé). Cette motivation de recherche sera finalement le thème principal du roman, construit sous la forme d'un pseudo-polar : le personnage principal sera à la recherche de ses origines, dans un monde absurde qu'il a du mal à comprendre et à apprivoiser. L'auteur a tenu à préciser que son livre n'était pas du tout auto-biographique mais qu'il était très intéressé par cette recherche des origines (d'ailleurs très à la mode quand on voit tous les généalogistes en herbe).

Les deux autres thèmes abordés en second plan dans le roman sont le football et la nostalgie des années 1970, que l'on peut voir fleurir dans les médias depuis quelques années (au niveau des musiques, de la mode ...). Le football, via les albums de vignettes de joueurs et de championnats, a d'ailleurs permis à l'auteur de faire la transition entre le monde des collections et les années 1970.

Les petites touches du roman abordant différents sujets comme la culture ou l'immigration sont venues naturellement sans que Bernard Foglino ait voulu particulièrement dénoncer certaines choses. Il ne porte pas de regard militant dans son livre et trouve d'ailleurs qu'un écrivain est plus le reflet d'une société qu'un acteur agissant dessus. Pour lui, ce n'est pas le rôle d'un auteur d'affirmer un projet dans un livre de fiction. Si celui-ci veut s'impliquer dans des actions, il ne peut le faire que par l'intermédiaire d'essais et de documents. De même, un auteur ne peut se raconter que de façon détournée. Forcément, certaines de ses expériences ou de ses impressions peuvent se retrouver dans un roman mais celui-ci ne sera pas forcément auto-biographique. L'acte d'écriture reste une libération pour l'écrivain, lui permettant de mener une histoire librement et d'utiliser un vocabulaire plus riche, plus travaillé, autre que les mots utilisés dans les conversations de tous les jours, le plus difficile étant de laisser la place à l'imagination du lecteur en lui suggérant plutôt qu'en lui décrivant tout en détail.

Les personnages principaux, Baptiste, Robert et Arnold, sont au nombre de trois, permettant ainsi d'avoir des variations suffisantes. Ils sont très importants, très construits et donnent l'impression que l'intrigue se greffe sur eux, qu'ils étaient là avant le roman. Bernard Foglino les avaient déjà pensés avant même de savoir ce qu'il allait écrire et effectivement, Baptiste est plus sujet de l'histoire qu'acteur de celle-ci. C'est elle qui le pousse en avant. Il subit plus qu'il ne fait, par lâcheté et se cache derrière l'humour et l'ironie pour se protéger du monde extérieur qu'il a du mal à comprendre. Le moteur du roman est assez sombre dans la deuxième moitié du livre mais l'humour aide à dédramatiser cependant l'écrivain n'a pas eu pour but premier de faire rire le lecteur, même si ce dernier peut trouver le roman jubilatoire tout au long de la lecture.

Le titre du livre a été choisi par l'éditeur dans une longue liste proposée par Bernard Foglino mais n'était pas le titre d'origine choisi par l'auteur. Pour ceux qui l'ignoreraient (comme moi, par exemple !), "Le théâtre des rêves" (Theatre of Dreams), hormis le fait que ce soit le nom d'un café dans le livre, est le surnom donné au stade de foot de la ville de Manchester, le Old Trafford Stadium.

Après avoir parlé de son livre, la discussion s'est portée sur les goûts de Bernard Foglino en matière de livres. Habituellement grand lecteur (il ne peut s'endormir sans avoir lu quelques pages), il lit peu lors de ses moments de rédaction pour éviter "l'effet contaminant" dans le style d'écriture. Ses auteurs favoris comptent Romain Gary et Marguerite Yourcenar. Mais son "monument littéraire" reste l'auteur américain Richard Brautigan avec les romans "Mémoires sauvés du vent" et "Un privé à Babylone". D'ailleurs, Foglino déclare que ce dernier titre l'a influencé lors de l'écriture du "Théâtre des rêves", de même que le film "Usual suspects".

Ses derniers coups de coeur littéraires sont "Comment va la douleur ?" de Pascal Garnier et "Courir dans les bois sans désemparer" de Sylvie Aymard (qui est aussi nominée pour le prix CEZAM). Côté polar, son coup de coeur va à "Nécropolis" d'Herbert Lieberman. Sa lecture du moment est "Survivant" de Chuck Palahniuk (voir ma critique) qu'il apprécie pour son originalité.

La rencontre s'est terminée par une séance de dédicaces.Conf_renceBernardFoglino2

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16 mai 2007

Rencontre avec Sylvie Robic

LesdoigtsecorchesLe 4 mai, je suis allée à une conférence de l'auteur Sylvie Robic qui présentait son roman "Les doigts écorchés" (voir ma critique et la critique de Sylire) dans le cadre du prix Inter-Comités d'entreprises CEZAM 2007.

Les 2 seules dates prévues en Bretagne on été Vannes et Lorient ... est-ce voulu vu que l'auteur est d'origine morbihanaise ? Non, en fait, comme elle est professeur de littérature française en fac à Paris, elle est surtout prise par son travail et il n'est pas toujours facile d'organiser des déplacements, qui se font toujours en quatrième vitesse (elle a enchaîné les 2 conférences le même jour).

Conf_renceSylvieRobic1La rencontre a eu lieu à 16 heures, lors d'un goûter sympathique, gracieusement offert par la médiathèque, avec café, jus de fruit et 4 quarts breton !

L'auteur nous a d'abord parlé de son parcours d'écriture : son premier roman "Une fille gentille" n'avait aucun rapport avec la musique mais elle a participé à un recueil de nouvelles basées sur les titres des chansons de Dominique A, recueil ayant pour titre "Tout sera comme avant". Elle était en train de travailler sur un projet en rapport avec 2 frères et la musique quand les éditions Naïve lui ont demandée si elle était intéressée par l'écriture d'un roman basé sur le rock, la laissant relativement libre de son sujet. Qui plus est, dans la même période, le hasard faisant bien les choses, elle a assisté au concert du groupe de rock anglais "Hoggboy" à Paris et cela l'a replongée dans sa jeunesse à Rennes, lors des années 80, où la scène musicale tenait une place importante dans la vie de la ville.

Elle a donc décidé d'associer le projet d'écriture sur les 2 frères à la vie de musiciens, entre autre "Hoggboy", qu'elle a suivi en Angleterre pour faire de son roman un témoignage sur la vie d'un petit groupe de rock pas très connu et elle a utilisé les mots même des jeunes gens lors des rencontres qu'ils ont eu avec elle. D'ailleurs, ils étaient un peu étonnés mais heureux que quelqu'un puisse écrire un livre sur eux ! Son roman mélange donc fiction et réalité de façon subtile. Elle avoue elle-même qu'elle préfère l'écriture suggestive à l'écriture descriptive ! Sylvie Robic a donc montré dans son livre que les adolescents passaient souvent par une révolte symbolique à travers la musique, quelles que soient les époques et les styles de musique concernés mais que la musique pouvait aussi avoir un effet curatif et bénéfique.

L'instrument préféré de Sylvie Robic étant la basse, après de nombreuses entrevues avec des bassistes pour apporter de la crédibilité à son roman, il a paru logique que le titre du livre soit "Les doigts écorchés" car la pratique de cet instrument entraîne des douleurs dans les premiers temps et cette douleur peut aussi être associée à celle, psychologique, du narrateur de l'histoire.

Naïve étant une petite maison  d'édition, l'auteur a pu choisir la couverture et a voulu une photo noir et blanc du groupe pour lui rendre hommage et le style simple correspondait tout à fait au roman. A noter que le groupe a été dissout depuis peu.

Conf_renceSylvieRobic2Sylvie Robic, suite à la demande de l'assistance, a parlé de son travail d'écriture. Après une tentative ratée de roman vers 28 ans, elle ne s'est mise à l'écriture que 10 ans plus tard. Mais elle a néanmoins écrit des nouvelles, des essais et effectué des traductions. Elle a toujours lu énormément, ce qui l'a entraînée logiquement vers un métier en rapport avec la littérature. Son travail de professeur lui plait énormément mais elle avoue qu'à cause de cela, il ne lui est pas facile d'écrire tous les jours et elle profite surtout des vacances pour avancer dans ses projets de romans. Dans la vie quotidienne, elle note sur de petits carnets des scènes de la vie quotidienne, espérant peut-être un jour les réutiliser dans une histoire.

Ses auteurs favoris sont Nathalie Sarraute (particulièrement à partir de "Enfance") pour son rapport à la langue française, Marguerite Duras pour l'insertion de la vie matérielle dans ses textes et Marcel Proust pour son analyse subtile des émotions. Elle aime aussi énormément Jean Echenoz, Jean Rolin et Patrick Modiano. Son dernier livre coup de coeur  est "A suspicious river" de Laura Kasischke.

Sylvie Robic a lu le premier chapitre, faisant ainsi découvrir son style d'écriture aux personnes n'ayant pas lu son livre. Elle a été ravie de voir qu'un an après sa sortie, elle pouvait encore faire des conférences grâce à la nomination de son roman au prix CEZAM.

Elle travaille actuellement à un autre roman.

La rencontre s'est terminée par une séance de dédicaces.Conf_renceSylvieRobic3

 


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24 mars 2007

Rencontre avec Luc Bassong

CommentimmigrerenFranceLucBassongCet après-midi, je suis allée à une conférence de l'auteur Luc Bassong qui a écrit "Comment immigrer en France en 20 leçons". Cette conférence était organisée par le réseau des bibliothèques de la ville voisine dans le cadre du prix CEZAM 2007.

L'auteur, né en France de parents camerounais, a parlé de son enfance à Paris et de sa venue, très jeune, à l'écriture. Il a d'abord écrit des pièces radiophoniques puis a écrit pour le théâtre une pièce  "Matricule" qui a été jouée à Paris.

Il a ensuite parlé de son roman, expliquant qu'il n'écrit que sur des sujets humains qui l'intéressent et qui lui tiennent à coeur. Malgré un sujet très sérieux, la discussion a été empreinte d'humour, comme son livre d'ailleurs.

Le public a participé en posant des questions et en partageant leur vécu sur les différents thèmes abordés et les journalistes locaux ont bien sûr été présents pour faire des photos.

Je n'ai pu résister : j'ai acheté son livre (que j'avais déjà lu en l'empruntant à la bibliothèque voir ma critique) et je l'ai fait dédicacer.

Le bilan de cet après-midi est que j'ai passé un excellent moment et l'auteur, qui travaille en ce moment à un nouveau livre, mérite d'être découvert par un grand nombre de lecteurs. Il a été charmant, amusant et intéressant !

Sylire a aussi rencontré l'auteur dans le cadre du prix CEZAM.

Posté par sassenach à 21:50 - Rencontres d'auteurs - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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